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Anna Géramys

L’écriture exorciste

 

 

Valérie PAULUS

 

 




Anna Géramys (Wiers, 25 novembre 1946 - Bruxelles, 24 octobre 1989) est l’auteur de deux romans : Le reste du monde (Paris, Mazarine, 1987), notamment primé par le Conseil de la Communauté française de Belgique, et Les fruits tropicaux (Lausanne, L’Âge d’homme, 1989).

 

Le premier, récit des souvenirs de Marine Laers, protagoniste et narratrice dont le principal modèle n’est autre que l’auteur elle-même, s’édifie à partir des réminiscences d’un passé que le regard posé sur une photographie recompose. Il nous reporte un peu plus de quinze ans auparavant, alors qu’un poste d’enseignant lui fournissait un prétexte pour répondre à son besoin constant  de fuir la monotonie oppressante du quotidien, d’assouvir une insatiable soif de reculer les frontières du connu, de renouer avec les chimères de l’enfance, de retrouver aussi, au Burundi, au bord du Tanganyika, là d’où se sont dispersés l’ensemble des hommes, « les territoires perdus d’un vaste et immémorial passé » (I, p. 18).

 

S’il est avant tout relation d’un itinéraire personnel, de la maturation que constitue la victoire sur la certitude acquise de l’impossibilité de réaliser son désir d’embrasser l’ailleurs et de vivre pleinement, à travers, notamment, l’évolution de l’amour éprouvé pour un homme qui répondait à ses désirs de transgression, Le reste du monde doit aussi être considéré comme un témoignage — soit une approche subjective —, des événements de 1972[1]. Quoique la manière dont ils sont envisagés, ainsi que l’opposition entre Hutu et Tutsi, traduit le refus de plier la transposition romanesque aux lois de la chronique circonstanciée à visée polémique, comme l’atteste, entre autres, l’absence d’allusion aux principaux faits qui ont ponctué le drame et sa génèse, et aux tensions entre Tutsi, les personnages, la plupart à clés, n’en évoluent pas moins au cœur d’un moment historique que le prisme de la transposition romanesque déforme finalement assez peu.

 

Le choix de l’abréviation pour désigner le lieu principal de l’action — dont les précisions d’ordre géographique ne laissent cependant aucun doute sur l’identité —, semble traduire la distance que l’auteur sent devoir créer à l’égard d’une situation non directement vécue. En effet, Géramys, qui a vécu au Burundi peu avant les faits, et est par conséquent à même de rapporter l’atmosphère de l’avant génocide, était installée à Bukavu au moment de la tragédie. L’auteur tient néanmoins ses informations d’un témoin direct, dont ainsi que le roman le laisse supposer, elle tente de restituer au mieux les propos[2]. La position qu’elle acquiert dès lors dans la configuration de la situation communicationnelle la revêt d’un statut intermédiaire, entre le sujet-témoin et le récepteur ou témoin second. Cette position semble d’emblée la priver de la légitimité de témoigner, d’autant plus si l’on suit Primo Levi et Agamben, selon qui les auteurs des témoignages ne sont pas de vrais témoins, des témoins intégraux, si les rescapés sont par définition privés d’autorité. Il n’empêche que, pour Agamben, les vrais témoins, les « Musulmans », sans visage, dénués d’histoire et de pensée, n’ont rien à communiquer, et que, s’il « sait qu’il devra témoigner de l’impossibilité de témoigner »[3], le pseudo-témoin demeure le seul témoin possible.

 

Par ailleurs, entreprise un peu moins de quinze ans après le génocide sélectif, ainsi que l’a désigné le Professeur René Lemarchand[4], la relation ne saurait se départir de lectures acquises a posteriori ni de la connaissance de l’évolution de la situation burundaise. Du reste, la réalité historique a quelquefois été entremêlée d’allusions à des faits anachroniques, de manière, semble-t-il, à rappeler que l’histoire et le destin du Burundi ne sont pas sans lien avec ceux du Congo.

 

Enfin, le roman ne saurait être correctement appréhendé si l’on néglige qu’il résulte du projet non abouti d’une bande-dessinée ; ce qui peut expliquer certaines simplifications comme, nous l’évoquions plus haut, la négligence des tensions qui, résultant d’un des systèmes de stratification sociale les plus complexes de l’Afrique traditionnelle, opposent les Tutsis entre eux. La genèse du roman semble en outre livrer la clé de son style, que nous pourrions qualifier en réproduisant le commentaire que suscite à la narratrice le récit du personnage d’Illuminée : « précisant avec minutie les images et les sensations » (I, p. 149),  et qui semble bien devoir être envisagé comme une mise en abyme.

 

La lecture des Fruits tropicaux, qui peut être considéré comme la suite du premier roman, infirme cette hypothèse. La description, l’analyse du décor, des êtres et des choses, des sensations surtout, caractérisent le style de l’auteur. Cette écriture lyrique, métaphorique, baroque, comme la désignait Paul Aron ([5]), trahit la nostalgie du mode de perception « magique » de l’enfance, que l’auteur qualifie d’« inversé ». « Le monde regorgeait », écrit-elle. « Toujours j’éprouverais la violente ébriété de l’inépuisable » (II, p. 10).

 

Désormais les choses ne se suffiront plus tout à fait à elle-mêmes, elles ne seront plus exactement à leur place et nous resterons toujours un peu sur notre faim. Le monde sera fragmentaire et désordonné (II, p. 11).

 

De là l’écriture comme tentative de rejoindre la plénitude d’un monde que la mort n’a pas a encore empreint de violence et de peur ? Dans l’œuvre de Géramys, la conscience de la précarité des êtres, de la mort, que décline déjà l’oubli, est omniprésente. Et l’écriture s’impose lorsque dans la vie de l’auteur, la mort et la solitude occupent l’avant plan.

 

Vite lassée d’une société européenne qui vit en vase clos, animée d’une vague crainte de l’autre race et confinée dans le luxe et la certitude d’une supériorité que lui confirment au jour le jour les résultats de son action, la narratrice du Reste du monde s’immerge au cœur du quotidien indigène. Le spectacle insupportable de la misère et de la maladie, de la résignation et de l’indifférence qu’elles suscitent, qui, très vite, gagnent le peuple africain, se double d’une prise de conscience de la méfiance et de la rancune qu’il manifeste à l’égard des Blancs, érigés en allégories de la richesse, en légataires des heures les plus sombres d’une colonisation dont la génération que la narratrice représente ignore presque tout et refuse. Géramys pointe du doigt les dérives du colonialisme et l’inégale répartition des richesses qu’elles ont contribué à générer.

 

S’étant vite révélés sans grand intérêt sur le plan économique, le Rwanda et le Burundi, surpeuplés, avaient notamment été exploités par la métropole en tant que réservoirs de main-d’œuvre et éventuelles bases d’évacuation en cas de troubles au Congo. Il était en outre prévu que l’aéroport de Bujumbura serve de relais, de point de chute pour les B52 américains en route vers la Chine, si cette puissance s’alliait à la Russie. Principal instrument de la Belgique sur ces territoires, l’Église est discrètement mise en cause par l’auteur : Soleil, Tutsi rwandaise exilée, contrainte de se prostituer, traîne sur le capot de la Mercedes de l’évêque noir de la ville. L’héritage de la colonisation continue d’asseoir la ségrégation.

 

La stratification topographique de la ville, qui reflète l’étanchéité des cultures, annonce l’« incommunicabilité fondamentale » (I, p. 88) à laquelle se heurte la commisération, mais aussi le désir de communiquer et de comprendre (impossibilité que, confrontée à la crise de l’entreprise de civilisation et de développement, la littérature belge sur ses anciennes colonies illustre majoritairement dans les années 90). Elle indique la relégation des Blancs au rôle de spectateurs, d’intrus au cœur d’un contexte qui se dérobe, mais dessine aussi la fracture qui sépare les Hutu des Tutsi.

 

Les Tutsis, à la silhouette souvent longiligne, au masque nilotique, aux gestes comme indignés, étaient les maîtres innés de ce pays des sources du Nil. Leur nombre était très nettement inférieur à celui des Hutus, les paysans d’origine bantoue des collines et de la plaine, et le sentiment régnait, chez les Tutsis, que le développement d’une ethnie était une menace inéluctable pour la survie de l’autre. Seule la préservation jalouse des habitudes, des préoccupations, des réponses de leur culture traditionnelle, où les Tutsis puisaient d’ailleurs la prescience atavique de leur supériorité, pouvait parer à cette menace (I, p. 20-21).

 
Octobre 1971 ou 72, la mémoire est imprécise. À plusieurs reprises, la narratrice évoque la présence de vautours survolant le camp militaire du Nord, ses gibets. Heurtée par la résignation et le fatalisme que confère l’habitude de la mort, elle ne ne peut d’emblée concevoir que les élections annoncées ne permettent pas « aux Hutus de faire valoir certaines revendications » (I, p. 46), ni que l’on puisse désirer la disparition d’un peuple « mort-né », sans souvenir, et consentant à ce que son avenir se borne à la répétition du même. Marine perçoit vite cependant, que dans la région des Grands Lacs, la violence a un passé trop long, trop complexe pour pouvoir être aussi simplement éradiquée Tout espoir semble interdit lorsque, par delà la dénonciation de la dissumulation régulière des cadavres dans le Tangyanyka, Géramys rattache l’origine des troubles, qu’elle estime liés à la mémoire du lac, à la violation du tabou dont la prohibition constitue l’ordre social.

 

Il y a quelque chose de contre nature, d’incestueux dans ces eaux. Elles sont lourdes du temps et du devenir de ce pays. Depuis des milliers d’années, le lac fouette ces rives. Des femmes y puisent de l’eau ; de frêles embarcations s’élancent sur sa surface gelée […]. Oui, le lac est la matrice de ce pays, d’ailleurs respirez les marais, mais il est aussi un lieu de mort et de déjection, une mémoire insupportable (I, p. 46).

 

Dès les années 20, l’extinction de la religion traditionnelle et l’inefficacité du christianisme à préserver les lois garantes de l’harmonie entre les hommes, entre ceux-ci et la nature, les ancêtres et le cosmos, avaient ôté toute force à l’interdit[6]. Parallèlement, la rupture du lien sacré qui unissait le peuple à son Mwami, favorisant ainsi la diffusion de l’idéologie ethniste, a été perçue comme un sacrilège.

 

 La vanité de toute velléité d’intervention de la part de Blancs est illustrée par le destin d’Hoelder, dont le programme politique s’oppose à la propagande faussement démocratique de L’Uprona : sa richesse et sa race (et par conséquent sa culture) le distinguent trop radicalement de ceux qu’il défend. Ce missionnaire défroqué, érudit et multimillionnaire, est largement inspiré par la figure d’Albert Maus, Président de l’Organisation des colons du Ruanda-Burundi (1949-1959), membre du Conseil général du Ruanda-Urundi et chef de la loge maçonnique de Bujumbura, qui a consacré toute sa fortune au parti hutu lors des élections qui ont précédé l’indépendance, à laquelle il était opposé. Déçu par la victoire de Rwagasore, Mauss a significativement mis fin à ses jours le 31 décembre 1961. 

 

Hoelder dérange les autorités burundaises. Tous ses ouvrages sont interdits, et la rumeur de la présence à la présidence d’une liste nominative des Européens impliqués dans « le dernier complot ourdi par les Hutus dont on a pendu les chefs » (I, p. 72) semble le destiner à l’expulsion. « Beaucoup d’intérêts seraient compromis si des élections libres installaient un gouvernement élu par la majorité » (I, p . 151). Géramys disculpe néanmoins Faust, Tutsi rwandais exilé à l’issue de la révolution de 61, qui conseille à Hoelder d’abandonner la cause qu’il défend, d’avoir tenu des propos inspirés par son appartenance ethnique. En tant que survivant, il est présenté comme l’objet d’un écrasement culturel et psychique. La disparition de sa famille et l’exil l’ont privé d’identité, du sentiment d’appartenance, ont démenti l’universalité des idéaux chrétiens de charité, de justice et de respect de la vie, et démontré la vanité de chercher à transférer les valeurs du « monde » des Droits de l’homme au cœur d’un univers dénué d’espoir, et où la survie exige le meurtre. Au-delà de la commisération, c’est autant le génocide d’une culture par les colons que les conséquences de la révolution sociale rwandaise que Géramys, qui, loin du militantisme aveugle et, ou, forcené en faveur des hutu, met en question. En effet, contrairement à ce que d’aucuns ont pu en prétendre, Le reste du monde se situe au delà de la condamnation simpliste d’une ethnie ou d’un lignage particulier.

 

L’intérêt du roman réside en partie dans la représentation de la répression telle qu’elle fut perçue en dehors de cercles occidentaux. Le compte-rendu des heures qui ont précédé la rébellion, le témoignage elliptique que le roman transmets de celle-ci, les pages consacrées aux excès de la dictature militaire, à l’inhumanité de la répression que le pouvoir, affirmant n’avoir fait que punir les insurgés, a toujours refusé d’entendre nommer « génocide », se caractérisent toutefois par leur extrême sobriété.  

 

Géramys évoque le projet d’une extermination sans discrimination des Tutsi par les Hutu, les destitutions qui ont frappés dès 1968 les officiers belges susceptibles d’être témoins de la purge des éléments hutu et banyaruguru de l’armée, les interpellations nocturnes, les dénonciations pour intrigues d’ennemis personnels, et l’expulsion des missionnaires européens qui manifestaient trop ouvertement l’inquiétude que leur inspiraient ces excès.

 

Sans s’attarder à en démonter les ressorts, ni chercher à dénoncer les vrais coupables, l’auteur illustre, en la romançant, la thèse de l’organisation par le régime de la rébellion hutu et la collusion du pouvoir avec la mafia. Kostas, personnage inspiré, d’après le témoin dont Géramys tient ses informations, du chef de la mafia pakistanaise, qui avec les mafias grecque et hindoue sévissaient au Burundi, a fourni les armes — des FAL et des SA de la FN d’Herstal — soi disant destinées à garantir la sécurité des travaux de la compagnie d’astronautique allemande dirigée par Kurt von Essel, lequel avait racheté au président zaïrois un territoire que peuplaient d’anciens mulelistes. Favorisant de la sorte la tentative de coup d’État, le président se serait créé un prétexte « pour rééquilibrer la population dans un sens favorable à ceux de sa race » (I, p. 265)[7]. Géramys s’inspire ici de faits réels survenus peu après le génocide. En 1975, face à la menace que représentait toujours le territoire bordant le Tangyanyka, Mobutu le vendit pour 101 ans à une firme allemande de fabrication de fusées. Le soupçon de l’obédience nazie de la compagnie suscita alors une vive campagne de presse internationale à l’encontre du  Président, qui saisit le prétexte de l’échec du lancement de la première fusée zaïroise pour expulser le locataire. Quant aux rebelles que l’on a — abusivement ou non — nommés Mulele, anciens membres de l’Armée populaire de libération organisée par Gaston Soumialot, s’ils ont effectivement participé à la révolte des rebelles hutu en avril 1972, ils  résidaient alors en tant que réfugiés au Sud du Burundi, et leur rébellion a d’abord été fomentée en Tanzanie.

 

La thèse du génocide programmé, de la manipulation destinée à dresser l’une contre l’autre les deux ethnies, des éléments monarchistes et le pouvoir militaire, fait désormais l’unanimité. Le groupe constitué dès 1965 par les Hutu en vue de planifier une prise de pouvoir fut immédiatemment infiltré et la répression à grande échelle, disproportionnée, aussitôt décidée par le gouvernement. Il se serait agi, selon des propos explicites d’Arthémon Simbananye, d’éliminer l’élite hutu, qui pouvait revendiquer le pouvoir, en s’appuyant sur les paysans, majoritaires.

 

Sur simple contrôle de leur aptitude à écrire leur nom, assurés que leur niveau intellectuel les garantirait de tout, les Hutu furent massacrés, parfois par certains des leurs à qui l’armée avait faussement promis la vie s’ils accomplissaient cette tâche. Seule la main d’œuvre efficace et la domesticité fidèle aux clan dominateur était épargnées. Il fallait, maintenir les Hutus dans leur condition de paysans, dans leur subordination. Cinq jours suffirent pour maîtriser les rebelles. Par contre, la leçon définitive à administrer aux Hutu leur a valu des décennies de soumission à l’autre ethnie.

 

L’insistance de Géramys sur la provenance des armes n’est pas fortuite. La Belgique fait l’objet d’une dénonciation, sinon comme instigateur, du moins comme complice, sinon du génocide en cours, du moins de ses prémisses. Quelques jours après la répression, le 9 juin 1972, le journal burundais Ubumwe faisait le procès de la presse belge et française, qui évoquait la tentative de révolte d’une majorité opprimée et dénonçait le génocide qu’elle avait provoqué. Taxée de tribaliste, de divisionniste, l’ancienne métropole était accusée d’attiser une opposition ethnique inexistante avant la colonisation et destinée à semer la zizanie au sein d’un pays qu’elle ne pouvait plus empêcher d’accéder à l’indépendance. Considérée comme l’auteur moral des massacres, la Belgique etait explicitement tenue pour responsable de la mort de Rwagasore.

 

Si l’on ne peut nier que la Belgique a contribué à asseoir la suprématie des Tutsi en se reposant sur l’autorité de leurs chefs et en privilégiant leur éducation, ni qu’elle a, sur la seule base de leurs caractéristiques physiques et de leur statut social, inculqué aux Hutu le sens de leur légitimité en les convainquant qu’ils étaient les premiers occupants de la région des Grands Lacs, l’on ne peut toutefois l’accuser d’avoir créé la division. Après avoir rompu le lien de type féodal qui unissait Hutu et Tutsi, la Belgique s’est substituée à ces derniers en assurant, à travers l’aide au développement, la formation de l’armée et de l’administration, la protection des Hutu, qui avaient immédiatement inspiré de la sympathie aux Flamands. Ensuite, vers le milieu des années cinquante, sous la pression de l’Église, soucieuse — tout comme elle — de conserver son ascendant en Afrique, et sous couvert de faire preuve de justice sociale, elle a soutenu l’émancipation de ceux dont — suite à sa politique — le niveau intellectuel n’égalait pas encore celui des Tutsi et qui, en quelque sorte, lui étaient redevables, afin de contrer les revendications indépendantistes de l’élite tutsi. La liste des griefs à l’encontre de la métropole serait longue à établir, cependant, elle ne saurait faire oublier qu’en 1892, l’Autrichien Oscar Baumann, qui fut le premier européen à traverser le pays de part en part, fut accueilli en sauveur par les Hutu.

             

Du reste, en évoquant le rachat par des mercenaires européens, chargés de nettoyer les villages de l’intérieur, d’un vieux DC 4 de l’armée française, Géramys attire tout autant l’attention sur la responsabilité de la France. Faut-il rappeler qu’elle fut avec le Zaïre le principal allié du Gouvernement Micombero, auquel elle a par ailleurs fourni des armes ? La volonté d’étendre son influence en Afrique noire, d’y promouvoir ses valeurs en mettant en œuvre une politique culturelle qui, en vertu de la même supériorité que la Belgique leur avait reconnue, mais aussi et surtout par opportunisme, s’appuyait sur les Tutsi, contribuait à revivifier une discrimination ethnique que notre pays tentait alors d’atténuer. Lors de la rébellion, la sympathie de la France pour l’élite se traduisit par un soutien militaire. Constituée de quelques DC3 déjà pilotés par des civils français, la compagnie aérienne burundaise fut confiée par l’armée à des militaires de la même nationalité[8]. Nous avons du reste appris du témoin direct que nous avons pu interroger, que les pilotes français de l’hélicoptère armé de Micombero se félicitaient le soir, au Cercle Nautique de Bujumbura, des massacres de Hutu qu’ils avaient permis au Président de la République d’accomplir durant la journée.

 

C’est tout aussi discrètement que Géramys dénonce le silence et l’absence d’intervention de la diplomatie internationale ; attitude symptomatique de l’Occident face aux drames qui ne sont pas les siens.

 

Cependant, nous l’avons signalé, ni la destitution de son cabinet décidée par le Président quelques heures avant la rébellion, ni l’élimination de Ntare par le gouvernement ne sont évoquées. Respectant le point de vue de la narration, l’accent porte d’abord sur le sentiment d’irréalité, d’absurdité éprouvé par les Blancs (ou plus précisément par ceux que la narratrice incarne, et dont l’opinion se démarque de celle majoritairement admise dans les cercles européens du Burundi), confrontés à la ségrégation sociale, à la violence de l’opposition entre ethnies, à la « mort animale », à la résignation des Hutu et à celle des soldats, qui accomplissent leur tâche avec détermination et indifférence, « comme s’il fallait se conformer à un ordre ancien et évident » (I, p. 201).

 

Nous étions confrontés à des réalités différentes, juxtaposées, qui n’offraient aucune prise à la raison, qui ne nous étaient peut-être pas destinées [...]. Partout, sans cesse, nous éprouvions le sentiment de ruptures, de décalages, d’incohérences (I, pp. 197-98).

 

Alors que les Tutsi manifestent la conviction de leur prééminence, de la justesse de la violence qu’ils déchaînent contre les Hutu, ces derniers s’avèrent profondément imprégnés du caractère fatal de leur infériorité. Une abdication que, Géramys le souligne, déterminent pour une part les conditions déplorables dans lesquelles la plupart d’entre-eux sont condamnés à vivre. Le portrait que l’auteur en trace ne peut manquer d’évoquer le « Musulman » d’Agamben, dépouillé de toute conscience et de toute volonté. Quant aux soldats tels que nous les dévoile Géramys, leur attitude semble réductible à l’expérience anthropologique que Primo Levi et Hannah Arendt jugeaient propre au totalitarisme, et désignaient au moyen du concept de « désolation », soit l’aliénation par rapport au monde, la perte du monde et du sens commun, la dépersonnalisation de la conscience, l’absence de pensée, et la conséquente incapacité de distinguer le bien du mal, qui constituent par ailleurs l’expérience quotidienne des masses actuelles ; nous y reviendrons[9].

 

Géramys nous montre que si l’Occident peut concevoir ce qu’il perçoit de ce qui oppose les deux ethnies, il n’est plus à même d’imaginer que l’homme puisse être capable du mal absolu, qui n’a d’autre fin que la violence elle-même. La conscience de l’existence à travers l’histoire de quantité de drames analogues n’épuise pas le questionnement : « Était-ce la seule liberté des peuples pauvres que de s’entretuer ? » (I, p. 220-21). Comment comprendre ? L’interrogation répète celle d’Arendt et de tant d’autres, confrontés à la Shoah et au Goulag.

 

À la question fréquente de savoir si le témoin-romancier cherche par son acte à inhumer les victimes, à se déculpabiliser, Géramys n’offre pas de réponse claire. Le reste du monde révèle que les Blancs, que le subterfuge d’un attachement factice à leur propre quotidien ne suffisait pas à distraire de la conscience du meurtre, du sentiment de culpabilité que suscitait l’immunité inhérente au simple fait d’être Blanc, de la honte du survivant auquel fut d’emblée interdit tout acte héroïque[10], ont été contraints à concevoir autrement la vie et la mort, à ne plus pouvoir envisager la possibilité d’un futur, a fortiori meilleur, à vivre, comme les Hutus, sous l’ombre constante d’une déchéance nécessaire. « [P]ouvait-on être vivant dans la mort des autres ? » (I, p. 200). Comment ne pas percevoir au sein d’un monde dont la seule loi consistait à détruire ou à être détruit, l’absurdité de leurs gestes et sentiments, de l’amour-même ? L’expérience du non-sens renvoie l’homme à ses besoins premiers : manger, boire, dormir, copuler, et le prive de mémoire affective. En révélant la bête en l’homme, le génocide annihile son humanité.


Le réflexe qui s’impose, pour survivre, de tenter d’oublier que les charniers renferment des hommes, de se persuader que la violence et la misère ne résultent que de l’extériorité du regard, qui dénue la misère et la violence de leur innocence, s’avère vite dangereux. La narratrice comprend que l’oubli ne saurait s’accommoder du relativisme qui ferait de la réalité quotidienne du monde africain celle, sans point commun avec la nôtre, de la mort et de la violence acceptées. Les cauchemars de son enfance, qui sont ceux de chacun : la peur de l’abandon et du manque, refluent, repoussant l’hypothèse insensée « de la disparité des besoins, des sensations de souffrance, des exigences du désir, de l’inégalité devant la mort » (I, p. 221). Alors que la question de l’humanité des bourreaux, qu’ont soulevée Antelme et Lévi, acquiert toute son acuité, l’expérience de la mort infligée, qui résulte de la mise en question de la notion d’espèce, dont la division en races et en classes constitue le « canon », rappelle le caractère unitaire de l’humanité. Conscience dont dépend sa préservation et dont l’acquisition résulte, du moins en partie, de l’expérience de l’Holocauste.

Néanmoins, la confrontation quotidienne au constat de la fatalité du meurtre là où « il n’y avait pas de place pour tout le monde » (I, p. 232), finit par entraîner son acceptation, et par développer l’intuition de l’universalité de la permanence de cet état de guerre que, contrairement à ce que concluait Hobbes, le contrat social n’a pas aboli. Dèjà la géologie du lieu de la genèse de la culture (lieu où par ailleurs, le mensonge, fondement de l’éducation d’un peuple dont la survie est menacée, accroît la difficulté de témoigner) tendait à révéler à la narratrice que le « mal » est inscrit dans la nature de l’homme. À ses yeux, nous l’évoquions, les massacres semblent consacrer le retour à une tragique genèse : à « quelque chose d’immuable et d’ancien contre lequel il était inutile de lutter » (I, p. 220).

 

Là où tout était né et où tout était mort. Le lac, enserré dans sa faille millénaire, montrait sa face obscure. Il recrachait des cadavres, les déjections amoncelées dans les strates de cette terre. C’était un cul-de-sac. La pourriture y stagnait [...]. Nous étions comme des somnambules, incapables d’émerger des profondeurs de cette nuit. Nous faisions partie de ce qui était détruit Ce qui avait repris sa place, c’était le chaos, les plus vieilles malédictions de l’humanité, les choses qu’on croyait à jamais disparues (I p. 216).

 

Un point de vue qui rappelle celui d’Antelme, qui considérait l’Holocauste comme « le grossissement, la caricature extrême [...] de comportements, de situations qui sont dans le monde et qui sont même cet ancien “monde véritable” auquel nous rêvons »[11], monde où règne l’incertitude quant à l’appartenance inaliénable et totale de tous les hommes à une seule et même espèce, où la définition de ce concept n’est pas clairement établie. Confrontée à la réalité burundaise, Géramys tend à rejoindre le point de vue de Spinoza.

Dès lors, le spectacle de « la sombre liturgie du monde » (I, p. 291) empêchera le temps d’estomper les souvenirs du génocide. L’allusion aux camps, à travers notamment l’évocation de Nuit et bouillard d’Alain Renais, ne renvoie pas seulement à leur réalité objective. Elle nous reporte aussi au concept de « biopolitique » ou de « politique de la vie nue » théorisé par Agamben, qui y assimile la forme prépondérante de la politique des états de l’Occident moderne : une force de réduction au silence, d’enfermement, de correction et de mort[12]. De retour à Bruxelles, la narratrice est assaillie par les analogies, qui déclinent la misère et l’indifférence, la résignation à l’absence d’un futur meilleur, et semblent relèguer à jamais les promesses de l’ailleurs dans l’orbe de l’utopie. « Partout, le pouvoir détruit l’ordre de la nature » (I, p. 302).

 

Les corps obèses, maladifs, bleuâtres que dégorgent les rues et les métros se superposent aux lentes processions de gens faméliques au regard fixe, aux silhouettes spectrales et indistinctes, nimbées de lune, qu’emmènent les camions. Les images de la brutalité du monde, comme une spirale de plus en plus serrée, me ramènent toujours aux mêmes lieux, ceux de la mémoire initiale, figée, définitive, circonscrite par les mots, qui obéissent aux mêmes lois (I, p.302-303).

 

Le reste du monde illustre donc bien les propos de Revault d’Allonnes, selon qui la littérature concentrationnaire élabore et présente « imaginativement et non réflexivement » une « anthropologie insoutenable de l’homme en qui l’humain s’absente », et annihile toutes les certitudes de l’« anthropodicée »[13].

 

À travers sa narratrice, dont elle mime à tout prendre, admirablement le rôle de témoin, Géramys montre qu’en conférant une consistance à l’idée de mort reçue et donnée, en la rendant sensible, matérielle, en avivant la conscience de la labité de l’être, et en révélant l’incapacité des hommes à une sociabilité pacifique, leur vocation à s’entredétruire, l’expérience, impossible à partager, crée une fracture définitive entre ceux qui l’ont vécue, qui se sont crus projetés dans un temps et un espace inconnus, et les autres. Chez le témoin, la conscience de la réalité est bouleversée. Le référent le séparant de ses partenaires, il semble dès lors ne plus être à même d’exercer pleinement sa fonction. En outre, la confrontation avec la réalité africaine en général a accru chez la narratrice le sentiment de la médiocrité, de la futilité de sa culture d’origine. La confusion qu’engendrera la métamorphose de son identité, qu’elle qualifie de métissage, la contraindra, elle le devine, au mensonge et à la solitude. Leurs propos, écrit-elle, « glissaient sur moi, ineptes, ennuyeux, mortels […]. Je cherchais les formules banales qui me permettraient d’éluder les questions, qui décourageraient les curiosités en mal d’exotisme » (I, p. 306). Ainsi, si l’expérience a doté la narratrice d’une double identité, gage, en principe, d’une meilleure compréhension de la condition humaine, en la rendant indifférente, en la privant de regrets et de projets, elle la rapproche d’abord de ceux avec qui toute communication semblait a priori interdite.

 

Nous ne pourrions plus lire les livres. Nous ne pourrions plus, à travers le mouvement hasardeux des mots, vraiment parler. Nous serions seuls (I, p. 220).

 

La narratrice-auteur le souligne, le code s’avère lui-même impuissant à traduire la douleur, le vide ouvert par le spectacle de l’inhumain. Comme chez les vrais témoins, la langue manifeste ici l’héritage de la violence extrême. La fonction dénotative mise à mal, le témoignage du génocide doit être considéré comme un cas de communication paradoxale.

 

Se pose ainsi la question de sa possibilité. Géramys a attendu plus de dix ans avant de s’ériger en pseudo-témoin littéraire. Certes, Le reste du monde ne se veut pas d’abord témoignage. Il n’y est du reste jamais explicitement question d’écrire pour lutter contre l’oubli et la perpétuation de la barbarie ; pas plus que ne se pose le problème de la légitimité du témoignage de la part d’un tiers. L’on ne peut néanmoins s’empêcher de penser que l’auteur a pu vivre le processus de questionnement mis en avant par Blanchot et Adorno : « comment rendre la littérature possible après ? » À la difficulté de trouver les mots qui traduisent le génocide, perçu comme irrél, et ses conséquences — à laquelle semble répondre cette « méticulosité dans le détail qui privait le récit de tout point de repère, comme si elle eût voulu dénier aux événements leur importance ou en tout cas les retarder » (I, p. 156), qui caractérise le roman et que la narratrice-auteur attribue à Illuminée, rescapée du génocide rwandais —, à celle de rétablir la communication avec les autres, s’ajoute donc l’embarras de restituer une chronologie, une logique aux souvenirs. D’autant plus qu’au moment des faits, la dissolution des frontières entre l’humain et l’inhumain, le sentiment de la désagrégation du monde, de son absurdité, et celui, conséquent, de la confusion du temps, privait le « témoin » de la faculté d’analyse, l’empêchait de penser (l’hyperbole exprime bien cette impuissance) et de communiquer.

 

Il n’y avait, c’est vrai, plus de place pour le mots. Impossible cette fois de restituer à cela un semblant d’ordonnance, d’endiguer encore la réalité. La pensée, les mots, les intermittences de la mémoire, les tropismes des corps, tout avait chaviré (I, p. 193).

             

Si le dernier chapitre du roman retrace la renaissance de la narratrice, qui, mue par le désir de reprendre possession de son passé et de rejoindre les autres pour à nouveau vivre intensément, reconjugue les trois temps de son existence, il annonce aussi le projet de revivre à travers les autres ses renoncements, d’accepter « la souffrance, l’absurde, la pourriture, la ruée des souvenirs », et d’en « faire une histoire » (I, p. 310). L’oubli, rappelons-le, apparaît chez Géramys comme une préfiguration de la mort. Selon Catherine Coquio, la mise en forme littéraire, en mimant l’événement dans l’ordre symbolique, dans le langage subjectif, vecteur d’intimité, de valeurs culturelles et éthiques, qu’a détruit l’expérience de la déshumanisation, permet à l’auteur de le comprendre. « L’individu se recrée dans un rapport intime à son langage. Plus il réfléchit son langage au moment d’évoquer la Catastrophe, plus ce langage révèle le sens de la destruction, et plus celle-ci peut regagner l’enceinte de la vie »[14]. Chez les auteurs rescapés, l’écriture, érigée en vecteur privilégié, non d’un savoir, mais d’humanité, vise à les rapprocher d’une vérité, qui doit leur permettre de transmettre le sens et la valeur que pour eux, leur expérience a pris. D’autre part, l’exemple des vrais témoins semble montrer que la reconquête du désir de vivre n’est pas nécessairement indissociable de l’espoir, ou de ce que Bloch nommait le « principe d’espérance ». « Tout se passe comme si, affirme Coquio, par cette réappropriation d’un langage transmissible, l’expérience de l’espoir elle-même devait être renouvelée, mais en étant comme suspendue, sans qu’aucun contenu positif d’espoir ne puisse être formulé »[15]. Le reste du monde, qui par ailleurs, se referme sur l’acquisition d’un nouveau mode d’appréhender l’être, où le présent, qui ranime le passé et prédit le futur, remédie à la « brutalité des similitudes offertes par l’analyse et la raison, à la rouille des mots, où la vie révélait immanquablement son étroitesse, à l’enfermement des images » (I, p. 309), s’affirme donc bel et bien réductible à l’écriture des vrais témoins. En effet, les théoriciens des génocides le soulignent, l’abîme ne peut trouver son explication dans une démonstration rationnelle, qui enchaîne cause et effet. De là, au cœur de la littérature sur le génocide, la critique de la culture et la mise en question de la littérature, qu’opère aussi Géramys.

 

Les fruits tropicaux, dont la narratrice-protagoniste apparaît à nouveau comme le double romanesque de l’auteur, peut être lu comme s’inscrivant dans la continuité temporelle du premier roman, dont il reproduit du reste le schéma narratif. Sur fond de crise économique, les premières pages égrenent le flot quotidien des chômeurs, des grévistes, des mendiants, les émeutes, les attentats, les « agonisants ignorant leur agonie », l’effritement des bâtiments de l’État, l’entassement des détritus, pâles échos du chaos burundais. La misère frappe en particulier le « Reste du monde », l’une des deux grandes divisions du budget de l’État. Au delà du canal, la réalité rejoint plus encore celle décrite dans le premier roman. Et l’émotion qu’éveille l’évocation seule du lieu, sans qu’aucun souvenir précis s’y attache, semble destinée à renvoyer le lecteur à ce récit.


Ancré au cœur de la transition entre deux ères, le roman souligne d’abord l’artificialité de la tendance — dictée par l’instinct de survie — à s’attacher à des certitudes, à se convaincre, sinon de la véracité, de la nécessité des paroles proférées, des lois proposées. Comme dans Le reste du monde, les mots, la logique causale, s’avèrent inaptes à traduire le réel, multiple, mouvant. Plus explicitement que dans le premier roman, Géramys dénonce le tropisme qui mène à l’acceptation de s’aligner à ce que l’on doit paraître, de s’accomoder à un ennui tranquille, à l’illusion qui assimile les comportements dictés par une culture donnée à ceux qu’assigne l’ordre de la nature, jusqu’au refus du réel même. De spectatrice du génocide burundais, la narratrice, confrontée à l’une des variante de l’échec de l’humanité, se voit réduite en spectatrice de sa propre existence : son être est assimilé par synecdoque au regard qu’il porte sur lui-même et le monde.

 

Si les évasions de l’univers urbain sont pour elle l’occasion d’une quête avide des signes et de leur sens, d’un retour à des moments d’emprise directe sur le monde, d’une restauration de l’univers de l’enfance — où, rappelons-le, le monde apparaissait unitaire, ordonné, constitué de choses « que l’on peut faire siennes » (II, p. 21) —, elles demeurent sans prise sur le quotidien et refluent d’emblée vers l’irréel, l’imaginaire et le rêve, que notre culture classe ensemble. La nostalgie peut se charger de la rapidité avec laquelle s’amenuisent, se fragmentent, se confondent et s’annulent les souvenirs, accentuée par l’indifférence affective de la narratrice, l’abandon délibéré de la ville s’avère impossible. L’habitude de se complaire dans la pâleur des émotions, dans la satisfaction de durer, dans l’attente sue vaine d’un changement, entrecoupée de retours nocturnes au « temps de l’animalité, de la dévoration » (II, p. 24), à la cruauté que l’impuissance et le repli sur soi réveillent, ne sera rompue que par l’annonce de la maladie et de la fin proche.

 

Agamben, nous l’évoquions plus haut, suggère que la réalisation des conséquences ultimes du totalitarisme du pouvoir désubjectivise le sujet, dissoud son identité traditionnelle et, Foucault le signalait déjà, l’entraîne à générer un nouveau sujet assujeti au pouvoir. L’étrangeté de la narratrice au monde et à elle-même renvoie encore au concept de « désolation » mis en avant par Hannah Arendt, qui, rappelons-le, désigne ainsi l’abandon des autres et du moi, de soi-même en tant qu’autre, la perte de confiance dans le monde, l’incapacité de le penser, et de penser, que génère le totalitarisme[16]. C’est cette transformation du sens commun en un sens interne sans lien avec le monde, que représente Orwell dans 1984, et contre laquelle Winston lutte en lui opposant — lui aussi — l’existence d’une réalité objective afin que sur elle puisse à nouveau s’exercer la faculté de juger. Cette expérience ne peut être dissociée du concept d’« artificialisme moderne », soit l’application d’une valeur extrinsèque aux choses du monde, la volonté cartésienne de dominer la nature[17]. Une impasse, comme le souligne Fernand Dumont, selon qui, l’institution de la condition humaine impose désormais qu’elle se réalise en dehors de l’homme[18] .

 

Thème fondateur de ce second roman, la maladie, quoique aisément discernable, n’y est jamais nommée. Chez Géramys, la difficulté de dire le SIDA n’est pas explicitement liée au sentiment de culpabilité. Consciente d’« avoir dû profaner quelque chose dans le fonctionnement des corps » (II, p. 43), d’avoir péché contre la nature, sa culpabilité importe peu à la narratrice. Si l’auteur semble n’avoir pas voulu voir son roman s’inscrire parmi les « tragédies » sur le HIV, très à la mode à l’époque, c’est aussi l’impossibilité de communiquer la douleur (ici, de se savoir condamné), qui, comme face au péché contre la culture, que déclinait son premier roman, détermine ce refus, la conscience que la dire ne peut qu’accroître l’exclusion, la solitude qu’elle implique. Exclusion du territoire commun des vivants, du présent des autres malades, du futur mais aussi du passé, que l’on ignorait marqué par le mal et où l’image du sujet ne coïncide plus avec ce qu’il est devenu.

 

Ce qui restait innommable, c’était la maladie ; parce qu’elle débouchait sur le néant, parce qu’elle s’ancrait dans un passé lointain, ignoré, dont la mémoire [...] engendrait la folie, parce qu’elle n’investissait que des coupables. Son nom donc ne sera jamais prononcé (II, p. 37).

 

Exclusion encore de la nature, régie par un temps cyclique. Si la maladie annihile momentanément l’étrangeté de la narratrice au monde et à elle-même, son imperméabilité au temps, son repli sur soi, c’est pour les reconstruire immédiatement, plus denses. Et si elle restitue leur chronologie et leur sens aux souvenirs, c’est en dessinant, comme la mort qu’elle préfigure — ainsi que Sartre notamment, l’a souligné — les contours du destin. Tout en le rappelant à l’essentiel, l’annonce de la mort proche sépare l’être du monde, lui rend les repères temporels inutiles. De surcroît, la maladie brise le lien de l’être au corps, réduit en lieu de mort, de douleur, en objet de la médecine et de l’attention du sujet, renvoyé, comme face au génocide, à la première loi de l’espèce, guidé par son seul instinct de survie. La maladie rend irréversible et absolue la réduction de l’être au regard, « regard de soi-même et des autres sur le corps étranger, regard du corps sur le monde étranger. Le regard, désormais, sera ce moyen mitoyen entre l’existence et le néant qui la menace » (II, p. 41).

 

Pour Géramys, la survie implique de se dérober au discours de la médecine, de subir le mal sans y prendre part, de refuser la loi de l’hôpital, qui incite insidieusement à se soumettre à la maladie. Cependant, son séjour au Pavillon X, où les jours, tous semblables, à tout prendre pareils à ceux d’avant le verdict, semblent se superposer, finit à nouveau par lui rendre la mort indifférente. L’expérience de sa promiscuité enseigne le peu de conscience que l’on a de sa propre fin. Dès lors, incapable de désespoir, qui suppose la possibilité de son contraire, le suicide même apparaît inutile.

 

Si la conscience d’exister entre deux états, entre la vie et la mort, est source d’angoisse, la suppression de toute limite, de toute obligation, génère un sentiment d’exaltation. L’impression « d’avoir rompu les amarres [...], d’être à l’abri du temps et même de la souffrance » (II, p. 48) laisse entrevoir à la narratrice la grâce de la libération d’une vie inutile, l’infinité des déviances possibles. La maladie, traduction occidentale de « l’expression la plus sensible de [la] précarité » (II, p. 99) de l’homme, suscite la réitération de l’expérience du Reste du monde, où l’omniprésence de la mort a rendu un temps tout son poids à la vie, réveillé les désirs et les haines, où la liberté inhérente au temps d’incertitude inauguré par l’ouverture de la guerre (qui autorise toute transgression), allégeait des souvenirs et des projets, vidait le sujet de lui-même, tout en avivant son sentiment d’exister.

           

Le voyage de la narratrice à Krung Thep (« cité des anges », nom thaï de Bangkok), dont nous ignorons si l’auteur l’a réalisé, répond au besoin d’échapper un temps à l’impétuosité de la vie, de s’extraire du temps linéaire pour ne plus être confronté qu’au rythme cyclique, réconfortant, de la nature, et à l’interchangeabilité des sexes, qui déploie la possibilité d’outrepasser les limites qu’elle impose, « d’embrasser la totalité du monde » (II, p. 67). Il apparaît comme propice au rejet d’une identité imposée, à une immersion absolue dans le présent, à l’annulation des souvenirs, et à la restitution des rêves, qui sont, comme le laissait déjà supposer le premier roman, la condition de la survie, de l’atténuation de la douleur et de la réconciliation avec le passé. Au cœur d’un lieu équivoque, où tout semble possible, la conscience de la maladie, de donnée objective imposée au sujet, d’objet d’angoisse qui l’emprisonne, l’exile, restreint le temps et l’espace, peut se muer en une part constitutive de l’identité que la narratrice revendique, affirmer son affranchissement de la banalisation du réel, de la médiocrité de l’habitude, des lieux communs, et exorciser le temps. « Dans l’épaiseur du présent, écrit-elle, je me sentais en parfait accord avec le néant qui me menaçait, en harmonie avec cette donnée qui était mienne désormais, d’exister à la lisière de deux états » (II, p. 119).

 

D’emblée, cependant, la conviction s’affirme que son séjour ramènera nécessairement la narratrice à ce qu’elle tente de fuir. Les impressions du voyage à Krung Thep répètent celles éveillées par le Burundi dans Le reste du monde. Géramys nous dépeint le même univers transitoire et chaotique, fait de rêves avortés, « la même sourde hâte de la nature et des hommes à courir vers leur destruction » (II, p. 54). L’absence dans le décor de Krung Thep, de rupture entre l’origine et la fin renvoie à l’ambiguité du Tanganyika.

 

Dans les deux romans, le symbolisme des eaux apparaît double et contradictoire. À la fois « déjections et promesses » (II, p. 89) , celles-ci exercent une fascination qui, enrichie par leur association à l’idée de la mort, renvoie à leur image matricielle (tant pour l’espèce que pour l’individu). Cependant, le désir de retourner à la vie utérine, de rejoindre, semble-t-il, une mère lointaine, inaccessible, se mêle à celui, impensable pour les parents de la narratrice, de vivre pleinement et sans entraves, d’assouvir son besoin de ruptures et d’errances, sa soif d’un monde que l’immensité de la mer symbolise[19]. L’on ne peut manquer d’observer que — par métaphore — l’eau absorbe fréquemment les autres éléments lorsque le désir de plénitude s’actualise, que le temps et l’espace abandonnent la narratrice, laissant se déployer un présent immense et indéfini, reflet du néant parfait, au cœur duquel l’univers et l’identité réelle se recomposent, prennent sens. La mer, avoue-t-elle au terme de son premier roman, « m’apparaissait comme la transfiguration du présent » (I, p. 316).

 

Comme dans Le reste du monde, ce désir symbolique de réunion avec la mer, l’effacement impressioniste des limites entre les éléments, l’estompage des formes par l’atmosphère, l’abolition des frontières entre les êtres et le monde extérieur, qui renvoie le corps parmi les choses qui l’entourent, l’insistance aussi, sur la dispersion des sensations, éveillent le souvenir de Proust, qui fut rappelons-le, un précurseur de la phénoménologie.

 

Inversément, et dans les deux romans, la conscience de la nature bestiale de l’homme, de sa déraison, du mensonge du contexte prometteur de la réalisation de tout les possibles, instaure un néant  négatif, qui rend le désir vain. Elle accentue les distances entre les êtres, les rend inaccessibles à la narratrice, renvoyée, sans identité, indifférente, au plus profond d’elle-même, en dehors du monde, qui se fragmente, du temps (des regrets et des projets) et de toute certitude. Alors, la pestilence des plantes — elles aussi tour à tour « déjections et promesses » — comme celle des eaux, leur odeur de décomposition, la renvoie à la réalité de son destin et de celui du monde. À travers l’évocation de l’« haleine fétide des klongs » de Krung Thep, mélée à une « odeur nauséeuse d’essence et d’asphalte brûlant », de « ses vapeurs putrides » (II, p. 60), c’est la maladie, l’inéluctable écoulement du temps, la dérive du monde, qui sont communiquées par le biais de la métaphore. Comme à l’hôpital, le séjour à Krung Thep, la cité des anges, déchus, est aussi inscrit sous le signe de la nécessité de vivre intensément dans un univers restreint, dont la proximité du paradis perdu est trop vivement perceptible, de même que « la solitude des corps exposés » (II, p. 131), promesse de mort. Enfin, la forêt, qui évoque la lutte du corps, sa précarité, suscite l’angoisse de l’effacement de la conscience, qui crée le sujet. Espace privé de dimension temporelle, elle reproduit encore l’univers hospitalier, dont le temps, « ce besoin des hommes de donner un sens à la durée » (II, p. 103), est exclu. Lieu étranger à l’homme, comme dans la plupart cultures, la forêt ne se prête pas à devenir le référent de la communication. Par ailleurs, sa confusion, paradoxalement comparée au ressac, qui dérobe toute prise au regard et à l’ouïe, évoque ce que la narratrice a toujours cherché à oblitérer, et dont seule l’annonce de la mort proche a su la libérer : ce « bruissement anonyme et insensé de l’être »[20], qui selon Lévinas, dépersonnalise, annihile la conscience, « l’horreur de l’il y a », comparable à la nausée sartrienne et à la désolation selon Arendt[21].

 

Motif récurrent, nous venons de l’évoquer, l’unité du ciel et de l’eau accompagne le sentiment de vacuité de la narratrice, qu’il soit ou non connoté positivement. Sur cet arrière-plan, l’émergence de la terre traduit l’espoir de la renaissance, que la végétation, omniprésente, illustre d’abord. Surpassant l’imaginaire associé à la mer, les plantes et leur symbolisme occupent le premier plan dans le rapport-roman, où elles sont « le rappel jamais désespéré que la vie n’arrête pas de sourdre aux creux même de ses défaites » (II, p. 136). Il ne s’agit pas pour Géramys de sous-entendre, à la suite de Cyrano de Bergerac, sur lequel elle avait rêvé d’écrire une thèse dès son séjour en Afrique, la croyance à une certaine forme de métempsycose, mais bien de souligner, avec lui, que l’homme, né du hasard de la matière, est une forme d’être parmi d’autres, qui possèdent comme lui leur nécessité. Cependant, il est d’abord question, pour la narratrice-auteur, de tenter de se rassurer sur sa propre raison d’être (II p. 100, 102).

 

Né de la reconnaissance en l’autre du même sentiment de vide et d’étrangeté à soi, et donc de la promesse de son partage possible, l’amour semble seul apte à restituer le monde, en oblitérant la maladie et les ruptures qu’elle implique. Toutefois, semblable à celle suscitée par l’annonce de la maladie, la libération s’inscrit dans une parenthèse que la conscience des impératifs du SIDA : l’impossible issue du désir, referme aussitôt. Pour ces expatriés de la vie, toute passion s’avère vaine. Et le choix de taire l’interdit, de « porter toujours le masque d’un monde où […] tout est possible encore » (II, p. 92), qui répond certes au désir d’éloigner de soi la maladie, au refus d’entendre banaliser par autrui une souffrance qu’il ignore, rend l’enfermement plus sensible.

 

De là, sans doute, l’espoir de trouver un sens parmi les réfugiés, comme elle déracinés, privés d’identité et de devenir, éloignés du présent même, semblables aux Tutsi rwandais du Reste du monde, à Illuminée, à laquelle l’auteur s’identifiait partiellement, notamment à travers la mise en abyme évoquée plus haut. Chez Géramys, la recherche de l’autre semble répondre au besoin de se retrouver en lui pour mieux se connaître soi-même. Semblable à Montaigne, l’auteur « ne di[t] les autres sinon pour d’autant plus [s]e dire »[22].

 

Géramys le souligne, entretenant la continuité entre ses deux romans, les lois que la menace de la mort édicte sont étrangères aux valeurs morales, aux impératifs de solidarité, de respect et de justice, qui régissent notre culture. Et « si la préoccupation de donner un sens à la vie est capitale chez [les nantis], la question à cet égard est plus simple pour ceux qui sont confinés à la survie. La vie alors est son propre sens » (II, p. 108). Pourtant, confrontée à leur réalité, qui lui rappellent trop précisément l’univers de l’hôpital, la narratrice éprouve la nécessité urgente de refouler les images, de revenir en arrière, au « premier des atavismes de l’espèce », pour que « tout se réassemblât une dernière fois » (II p. 115). À nouveau, reflue le constat de l’universalité de la douleur, de la cruauté du destin. Face à la mort des autres, sans doute mise en scène pour se confronter à la sienne, la narratrice-auteur est saisie d’une impression d’irréalité. La mort demeure intolérable, parce qu’à nos yeux insensée. Et le désir réactionnel du sexe, clairement assimilé au besoin de se perpétuer, soit de survivre, s’affirme d’emblée inutile. Cependant, la compassion éprouvée affirme que sa libération de ce monde n’est pas pour la narratrice synonyme d’indifférence totale.

 

L’échec de ces deux tentatives de retrouver un sens impose l’idée que la réalité a toujours été déchue, que l’annonce de la maladie n’a fait que « rompre l’habitude du regard » (II p. 117), et que se situer en dehors des lois, qui depuis Hobbes, semblent constitutives de l’humanité, renvoie l’individu au néant.

 

L’écriture apparaît alors, à nouveau, comme la seule voie pour se réinscrire dans le monde, et se doter de sens.

 

Ne faudrait-il pas toujours être l’enquêteur de sa propre vie, toujours en faire rapport comme si l’ordre du monde ne dépendait que de notre scrupuleuse vigilance ? Mais nos mots ne rêvaient-ils pas en vain de donner un sens à ce qui fondamentalement n’en n’a pas (II, p. 117).

 

La conclusion répète les propos tenus par Adelin dans Le reste du monde : la fugacité et l’inutilité de l’existence individuelle rend notre besoin de rompre le silence aussi dérisoire que notre tentative de conférer du sens au monde. Par ailleurs, la répétitivité de nos œuvres à travers les âges, reflets d’une expérience fondamentalement unique, celle de l’espèce, est de nature à  décevoir tout élan créateur.

 

Le constat existentialiste du non-sens fondamental de la vie se double de l’intuition — déjà présente dans Le reste du monde — du caractère douteux et orgueilleux de l’entreprise de réorganisation logique a posteriori du chaos du vécu ; le passé laissant de lui dans la mémoire, des versions faussées, lacunaires et multiples, voire contradictoires, que la conservation de souvenirs matériels, certes rassurante, ne permet pas de compléter.

 

Nouvelle mise en abyme, la description de la toile d’Aurore (II, p. 66) offre en outre l’occasion de souligner l’impossibilité de traduire fidèlement les émotions, celles-ci étant nécessairement filtrées par nos schémas propres, acquis. La conscience de la fracture qui existe entre le réel et l’image que le sujet s’en recompose accentue encore la difficulté de l’entreprise. D’autant plus chez qui, « incapable de saisir la réalité objective des choses » (I, p. 120), investit systématiquement le contexte de ses sensations.

 

Enfin, aux yeux de la narratrice, sa distanciation des valeurs admises est de nature à compromettre toute tentative de restitution : « comment juger dans un tel désinvestissement de soi ? » (II, p. 120).

 

L’écriture s’impose pourtant, comme seul moyen de conserver la mémoire d’un passé proche que — comme dans le premier roman — son irréalité apparente rend d’autant plus labile et dont la dimension temporelle n’est plus justement perçue.

 

Le temps n’était plus que dans la succession des événements que j’avais retranscrits [...]. À ceux qui me liront [...], il incombera de restituer à ce rapport les dimensions habituelles de la narration. Bien sûr, à la surface des choses, il y avait des intervalles, mais ils existent aussi dans les rêves et il n’en reste presque rien (II, p. 118).

 

Si l’on envisage plus étroitement l’acte d’écriture du point de vue de l’auteur, il semble avoir ici pour vocation de lui permettre, tout en projettant sa souffrance, de l’oublier en s’impliquant dans un futur possible, en s’inscrivant aussi, dans un espace lointain, qui libère pour un temps du quotidien. Semblable au rêves dont le douloureux réveil est à plusieurs reprises évoqué, l’imaginaire est pour Géramys une « façon diagonale » d’aborder le réel, qui en masque la banalité, la laideur, qui lui permet de ne pas y renoncer totalement. L’enquête, qui régit une part importante de la narration, remplit cette fonction, dont l’auteur, qui se sait condamnée à regagner l’hôpital, ne manque pas, quelques fois, de s’interroger sur le sens (II, p. 131).

 

En effet, Géramys, qui semble aimer tirer parti de la confusion des genres, assimile en partie son second roman avec le rapport administratif que la narratrice élabore progressivement au cours du récit, rapport dont le style reflète à nouveau sa perte de conscience de la durée et l’acquisition d’une mémoire dont la temporalité reproduit celle du rêve. Il importe de souligner que lorsque le spectacle offert suggère trop de souffrance, la narratrice-auteur s’enjoint de s’arrimer à l’enquête. Ainsi quand la mort affrontée et la conscience de l’absurdité de notre condition la replongent dans le temps linéaire — celui où la mort s’avère définitive —, anéantissent l’espace et son identité, privant l’écriture de support et engendrant le sentiment de la vanité de l’identification à l’enquêtrice, du mélange des lois de la fiction et du réel. Mais si la mort apparaît alors comme ce qui restitue son sens à la vie, infiniment enviable, elle ne soulève qu’un temps le désir de l’anéantissement de toute trace du sujet. Très vite, l’idée reparaît que l’état inscrit entre la vie et la mort, aux frontières de celle-ci, participe toujours et d’abord de la vie, qu’il semble reflèter tout entière. Pour Géramys, la maladie n’a de sens que dans le champ même de la vie.

 

En vérité, et l’auteur, qui prend fréquemment le pas sur son double narrateur, l’affirme, l’enquête en soi lui importe peu. Le rapport recèle une « clef » dont la découverte s’avère nécessaire et inévitable pour la narratrice. Il semble dicté par « la certitude d’une vérité qui [l]’unira à quelque chose chose ou à quelqu’un » (II p. 95). Une fois de plus, l’écriture apparaît comme une stratégie destinée à permettre le rétablissement des fondements d’une vie possible parmi les autres, ceux qui n’ont pas vécu la même expérience, et à qui il faut transmettre les faits et leurs conséquences. Car l’œuvre dans ses deux volets, se veut aussi édifiante, vouée à révéler aux hommes l’inepsie de leur présomption.

 

Mais l’acte d’écriture est aussi et d’abord ce qui autorise la réunion de l’auteur-narratrice avec elle-même, sa première identité, en la conduisant à reconnaître dans la cité des anges, le décor d’un moment primordial de la conscience, instant mal déterminé sur lequel s’alignent tous les souvenirs et devra aussi s’aligner l’avenir. L’image renvoie à ce paysage initial que les premières lignes du roman retraçaient, soulignant le caractère rassurant qu’il y a à « savoir que nous revenons à un point de départ [...] et qu’au bout d’un long parcours échevelé, nous mourrons un » (II, p. 13). Dès lors, la conscience d’une identité réelle placée sous le signe de l’émerveillement, l’alliance réalisée de la résurgence du temps magique de l’enfance et de la vérité acquise par l’expérience, autorise le retour de l’exaltation, « plus lucide, consciente de sa gloire » (II, p. 135). L’exclusion apparaîtra désormais, définitivement, comme une force, et les mesures du monde comme les témoins d’une liberté certaine.

 

Car c’était des reflets du fond oublié de nous-mêmes dont le regard qui nous habitait illuminait les êtres et les choses, reculant ainsi infiniment les limites de notre réclusion. Et plus nos veines se gonflaient sous le baxter, plus le vide ouvert en nous par la mort, s’emplissait des signes du monde, ces éclats assourdis sans lesquels la vie dont nous étions exclus est insupportable. (II, p. 135-36).

 

Enfin, l’amour retrouvé et la conscience de la précarité de la mer, première génitrice, achèvent d’entraîner l’acquiescement à la mort promise, la réconciliation avec le passé et plus généralement avec la progression du temps, désormais jugé sans importance.

 

À travers l’écriture, la maladie, qui, nous l’avons évoqué, a mené la narratrice à rejeter les valeurs et les lois de sa culture, qui l’a contrainte à faire la part de la mort, à outrepasser le désespoir, lui a permis de faire sienne la leçon des plantes, dont l’arborescence « suggère chaque fois que le sens est davantage dans le gaspillage et dans la redondance que dans l’ordre et la fin, que nos actes eux-mêmes ne nous appartiennent pas et que seul compte ce qui à travers eux s’accomplit » (II, p. 136). L’acceptation de l’incapacité des hommes à réduire la vie à un sens, à aboutir à des certitudes, à atteindre une vérité, ce nouvel acquiescement à l’aléatoire, au contresens, conduit à la destruction de l’uniformité de la vision du réel et de sa représentation, et génère une écriture dont les contradictions et l’absence de conclusions reflètent ce qui constitue la vie et autorise sa perpétuation. Une écriture qui s’inscrit une fois encore dans la lignée de celle des témoins d’un drame dont, affirme Géramys, « la rigueur se situe à un autre niveau » (II, p. 60).

 

Il convient de souligner que son second roman érige l’auteur en vrai témoin direct de la maladie, à qui, de plus, la condamnation à terme confère cette fois toute légitimité.

 

À la suite de Foucault, nous l’avons évoqué, Agamben a signalé l’importance de se cantonner dans la zone intermédiaire entre le processus d’identification et celui de désubjectivation, soit d’éviter toute resubjectivation, qu’il assimile à un assujettissement au pouvoir. Selon lui, les malades du SIDA qui s’identifient contre le pouvoir tout en côtoyant leur désubjectisation, illustrent bien cette position. De surplus, pour Agamben, le témoignage participe des actes de refus primordiaux : tout témoin étant à la fois présent et absent à l’événement, parce que parcouru par des flux de subjectivation et de désubjectivation. Dans la lignée de Primo Levi et de Derrida, il suggère, que l’« impossibilité de faire se répondre le vivant et le langage [...], le non humain et l’humain, loin de laisser la signification indéfiniment différée, est cela même qui autorise le témoignage »[23]. L’acte d’écriture, chez Géramys, semble révéler la tentative de s’inscrire dans cette zone intermédiaire entre la parole et le silence, où s’élabore une nouvelle structure de la subjectivité, militante. Paul Aron voyait très justement dans la « force de rébellion assez exceptionnelle », dans « l’intériorisation lucide du dégoût »[24], que ses romans véhiculent, le trait le plus à même de les distinguer. La misère, l’injustice, la cruauté, l’universalité de la souffrance infligée par le pouvoir, l’indifférence générale, et la présomption des hommes à vouloir se rendre maîtres de la nature, à négliger l’essentiel, sont dénoncés dans les deux romans, où par ailleurs, la sexualité, qui selon Agamben, nous rapproche de la désubjectivation, occupe une place déterminante.

 

Le second roman, nous l’avons précisé, reproduit le schéma narratif du Reste du monde[25] : après une ouverture gouvernée par le souvenir et le doute posé sur la fidélité de la mémoire, sur la réalité même des faits passés, le départ après une période d’insatisfaction émotionnelle, la reconnaissance dans l’ailleurs, qui est promesse d’absolu, de l’expérience antérieure, de la folie destructrice des hommes, et par conséquent, la crise que suscite l’échec du désir, la fin de l’espérance. Enfin, le retour, et autour de l’acte d’écriture, la réconciliation avec soi, le passé et le futur. Pour Géramys, nous le signalions, l’écriture fut, sciemment ou non, étroitement liée à l’expérience de la mort. Si, conformément à ce qu’affirme Scarry, la douleur a accentué le rétrecissement du point de vue de l’auteur sur elle-même, son absence au monde, l’acte d’écrire semble avoir été convoqué pour apprivoiser la conscience de la mort et celle du temps. Il fut aussi, pour Géramys, non seulement la condition d’un retour à la vie, mais aussi celle de l’accès à son identité véritable — notamment à travers le style, comme l’a souligné Anzieu. La narratrice, si proche de l’auteur, ne renvoie-t-elle pas à cet autre « Je », le « neutre », cette troisième personne qui ne correspond ni au « il » ni au « je », ni à l’impersonnel[26], et que Blanchot considérait inhérente à l’écriture de la douleur ? L’écriture a conduit Géramys dans un « hors du temps dans le temps », pour reprendre l’expression du même, qui, rappelons-le, renversait la conscience de la mort interminable des camps en impossibilité de mourir, qu’il érigeait en condition de la littérature. Pour Géramys comme pour Blanchot, le temps de la littérature installe un sursis, arrête la mort dans son cheminement. L’écriture inscrit le sujet dans le présent, qui, nous l’avons souligné, est pour Géramys espoir du futur, accord avec elle-même et même avec la maladie et la mort. Elle l’ancre dans l’instant, qui, selon les dires de l’auteur, pour qui — il importe de le préciser — le Néant éternel, considéré comme matrice du monde, était la seule promesse, semble rendre l’immortalité crédible. Elle instaure non seulement un autre temps mais un autre espace pour la douleur, renvoie le sujet face à ses images mentales, et l’incite à tout reconstruire. Elle répond, chez Géramys, au besoin d’exorciser le monde pour mieux le rejoindre.

 

 

 

Repères biographiques

 

- 25 novembre 1946 : Naissance à Wiers.

- Juillet 1968 : Licenciée en Philologie Romane (UCL).

- Septembre 1968 – août 1969 : Employée à la bibliothèque de l’UCL.

- Septembre-août 1969 : Agent de l’A.G.C.D. Professeur de français à Bujumbura. La Belgique ayant rompu ses accords de coopération avec le Burundi, elle est affectée en septembre 1970 à Kinshasa, pour y exercer les mêmes fonctions. Afin de se rapprocher de Bujumbura, où elle avait conservé de nombreuses attaches, elle demande à être déplacée à Bukavu, où elle exerça sa profession de septembre 1971 à 1973. Durant la période de la révolte hutu  (29 avril 1971) et du génocide dont elle fut le prétexte, les frontières entre le Zaire  et  le Burundi  avaient été fermées. 

- Juillet 1973 : Rentrée définitive en Belgique.

- 1975. Naissance de sa fille, Odile.

 Renonçant à une carrière dans l’enseignement, elle  fut employée à  l’ONEM  (puis Forem) de Bruxelles. Elle réside alors à Kraainem.

- 1984 : Elle entreprend la rédaction d’un scenario de bande dessinée, qui devait être son premier roman : Le reste du monde, primé par la Communauté française de Belgique (1988).

- 1989 : Les fruits tropicaux, qu’elle ne pourra lire édité. Atteinte du Sida, elle refuse de céder à la publicité morbide que certains écrivains de l’époque, vitimes du HIV, firent de leur maladie.

- 24 octobre 1989 : Décès d’une complication broncho-pulmonaire.

 

 



[1] L’examen du premier roman invite à tracer un bref aperçu des principaux événements qui ont ponctué l’évolution vers le génocide de 1972. La permanence du leadership de l’Uprona, qui, après la mort de Rwagasore, est devenu l’instrument d’une monarchie absolue, alimente la polémique. À nouveau victorieux aux élections d’octobre 1965, les Hutu s’élèvent contre la désignation, guidée par le souci du Mwami de conserver toute son autorité et le contrôle du pays, de Léopold Biha, un Ganwa (groupe ethnique identifié comme distinct, au sein duquel la société traditionnelle burundaise choisit ses princes) au poste de Premier ministre (13 septembre 1965). Le 19 octobre 1965, Biha fait les frais d’une mutinerie de militaires et de gendarmes hutu rapidement réprimée par l’armée. Contrairement à ce qu’affirme la presse officielle, la contre-offensive n’a pas seulement visé les rebelles : outre les chefs hutu, des Hutu alphabétisés, soit susceptibles d’accéder aux postes convoités, comptent parmi les victimes. C’est alors que Mwambutsa prend peur ; le 2 novembre, il quitte définitivement le Burundi. Cependant, son refus d’abdiquer confère la direction quotidienne de l’administration à un groupe constitué de fonctionnaires, de militaires et de membres des Jeunesses Nationalistes Rwagasore (une aile de l’Uprona, qui constitue le groupe de pression le plus puissant du pays), pour la plupart Tutsi. Dans l’espoir de s’emparer du pouvoir, ce groupe approche le prince Charles Ndizeye, qui est proclamé Mwami le 8 juillet 1966. Sur le conseil de Mwambutsa, le nouveau roi nomme le capitaine Micombero, tutsi, Premier ministre, associant ainsi, sans le savoir, Mobutu au destin de son pays. En effet, le 28 novembre, alors que le jeune roi célébre au Zaïre le premier anniversaire de la prise de pouvoir du futur Maréchal, l’armée dépose Ntare V et proclame la République, privant à jamais le Burundi des Bami (pluriel de Mwami), principaux garants de sa fragile unité. (Parce qu’il suppose la compétition entre les différentes dynasties ganwa, le système de succesion des Bami  nécessite la recherche de l’appui de l’ensemble du peuple, et donc la répartiton à tous les échelons des postes entres Tutsi et Hutu). Les Jeunesses révolutionnaires Rwagasore se font alors l’instrument de la République et de la révolution, le Burundi évolue vers la dictature militaire. De 1965 à 1972, presque tous les postes clés sont progressivement conférés aux Tutsi. Entre septembre 1969 et janvier 1970, une centaine de Hutu, occupant pour la plupart des postes dans l’armée ou au gouvernement, sont accusés de conspiration contre l’État, arrêtés, et emprisonnés ou exécutés. Un groupe émerge, dont les dirigeants vont bientôt être investis des principaux postes du gouvernement et de l’armée, et exercer leur ascendant sur le Président. Le 20 octobre 1971, la situation ingérable de son gouvernement pousse Micombero à constituer le Conseil suprême de la Révolution, organisme destiné à garantir la paix et l’unité nationale, tandis que l’ampleur inédite de la publicité des procès plonge le pays dans la peur et radicalise les divisions.

[2] Nous tenons nous-même nos informations de cet ami d’Anna Géramys, qui a souhaité garder l’anonymat.

[3] G. AGAMBEN, Ce qui reste d’Auschwitz, Paris, Payot, coll. « Bibliothèque Rivages », 1998, pp. 41-42.

[4] Cf. Selective Genocide in Burundi, by Professor René Lemarchand and David Martin, London, Minority Rights Group, 1974.

[5] Lettres françaises de Belgique. Dictionnaire des œuvres, IV, 1981-1990, sous la direction de R. Frickx, R. Trousson, Ch. Berg, J. M. d’Heur, F. Hallyn, V. Nachtergaele, M. Otten, R. Poupart, Louvain-la Neuve, Duculot, 1994, p. 294.

[6] Voir La crise politique au Burundi et au Rwanda, sous la direction d’André Guichaoua, Université des sciences et des technologies de Lille, Paris, Karthala, 1995, p. 307.

[7] La culpabilité de Micombero n’est pas aussi claire. Si le Président a soutenu son gouvernement, il semblerait qu’il n’ait pas été entièrement au courant de la situation. La véritable ambition de Micombero était de garantir l’équilibre, qu’avait jusqu’alors maintenu le Mwami, dont il était, rappelons-le, le gendre.

[8] Voir, entre autres, Selective Genocide in Burundi, p. 20 et 31.

[9] Voir H. ARENDT, Le système totalitaire, Paris, Seuil, « Points », 1972, p. 230, La vie de l’esprit, vol. I : La pensée, Paris, PUF, 1981, pp. 204-19, et Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal, Paris, Gallimard (Folio Histoire), 1991, pp. 244-45.

[10] D’après notre source principale, l’ambassade, suivant l’instruction du gouvernement belge, avait sommé l’ensemble des coopérateurs de laisser faire ou de partir, laissant entendre qu’en cas d’ingérence, les ressortissants belges ne disposeraient d’aucun recours.

[11] R. ANTELME, L’espèce humaine, Paris, Gallimard, 1957, p. 229.

[12] Voir G. AGAMBEN, Homo sacer. Le pouvoir souverain et la vie nue, Paris, Seuil, 1997, et Ce qui reste d’Auschwitz.

[13] M. REVAULT d’ALLONES, « À l’épreuve des camps : l’imagination du semblable », Philosophie, n°60, 1er décembre 1998, pp. 63-78.

[14] « Penser et connaître le génocide », Interview de C. COQUIO, Présidente de l’association AIRCRIGE (Association Internationale de Recherche sur les Crimes contre l’Humanité et les Génocides), par L. Acharian, Nouvelles d’Arménie Magazine, n°54, juin 2000, pp. 28-29.

[15] « Pour une mémoire des génocides », interview de C. COQUIO, www.interdits.net/2000dec/rwanda14b.htm.

[16] Voir H. ARENDT, Le système totalitaire, Paris, Seuil (Points), 1972, pp. 225-228, Condition de l’homme moderne, Paris, Calmann-Lévy, (1958), 1983, pp. 315-20, Du monde clos à l’univers infini, Paris, Gallimard (Idées), 1973, pp. 10-11.

[17] Voir à ce sujet, L. DUMONT, Essais sur l’individualisme, Paris, Seuil, 1983, pp. 63-4.

[18] F. DUMONT, L’anthropologie en l’absence de l’homme, Paris, PUF, 1983, p. 190.

[19] Ce désir est indissociable de l’incapacité à demeurer fidèle à un rêve, de la propension à remodeler ses souvenirs au gré des quêtes d’un ailleurs utopique, qui menacent à terme, la narratrice-auteur en est consciente, son identité, et la mènent au néant.

[20] E. LÉVINAS, Éthique et infini, Paris, Librairie Générale Française (Le Livre de poche, Biblio Essais), 1984, pp. 37-43.

[21] En vérité, la symbolique de la forêt est plus complexe. Pour Géramys, si, comme celui de la mer, le bruissement de la forêt « désigne sans relâche [son] exil intérieur, [sa] nostalgie, [sa] souffrance la plus ignorée », elle réaffirme aussi, depuis l’enfance, la « certitude inébranlable que du visible émerge toujours un au-delà » (II, p. 11).

[22] M. de MONTAIGNE, Essais, I, XXVI, cité par T. TODOROV, « Le croisement des cultures », in Communications, n°43, 1986, p. 22.

[23] G. AGAMBEN, Ce qui reste d’Auschwitz, p. 171.

[24] Lettres françaises de Belgique. Dictionnaire des œuvres, p. 294.

[25] Il convient de signaler que le temps de la narration du second roman est postérieur de quelques années au temps de l’écriture (voir II, p. 20).

[26] M. BLANCHOT, L’entretien infini, Paris, Gallimard, 1969, pp. 563-64.


 

 

 


 


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